1 Jędrzej Pawlicki Les tensions identitaires, thématiques et formelles dans l’œuvre de Yasmina Khadra Praca doktorska napisana pod kierunkiem prof. dr. hab. Jerzego Lisa oraz dr Joanny Teklik w Instytucie Filologii Romańskiej UAM Poznań 2013 2 TABLE DES MATIÈRES Introduction…………………………………………………………...…………4 1. Le premier projet littéraire : éthique des exclus…………………………….18 2. La geste algérienne : légendes du peuple……………………….…………...34 3. La série policière : l’Algérie en déroute………………………………..……47 4. Le diptyque de la décennie noire : genèse de la violence………………..…..67 5. L’œuvre autobiographique : défense de l’intégrité………………………….89 6. Le tableau du XXI e siècle : nouveaux enjeux du terrorisme……………….127 7. La guerre de libération nationale : une Algérie plurielle…………………...146 8. Les formes brèves : devoir de rebondir…………………………………….170 Conclusion…………………………………………………………………….183 Bibliographie………………………………………………………………….189 3 Dans le présent travail, les œuvres citées seront signalées par les abréviations suivantes : Amen ! – A Houria – H La fille du pont – FDP El Kahira. Cellule de la mort – KCM De l’autre côté de la ville – DCV Le privilège du phénix – PP Le Dingue au bistouri – DAB La foire des enfoirés – FDE Le quatuor algérien (La part du mort, Morituri, Double blanc, L’automne des chimères) – QA Les agneaux du Seigneur – ADS À quoi rêvent les loups – ARL L’écrivain – E L’imposture des mots – IM Les hirondelles de Kaboul – HK Cousine K – CK Frenchy – F L’attentat – AT Les sirènes de Bagdad – SB La Rose de Blida – RB Ce que le jour doit à la nuit – JDN L’Olympe des Infortunes – OI L’équation africaine – EA Les chants cannibales – CC 4 INTRODUCTION De nombreuses raisons stimulent l’intérêt du public et de la critique pour la littérature algérienne de langue française : actualités sanglantes de l’Algérie, difficultés dans les relations algéro-françaises, commémorations de l’histoire (cinquantenaire de la guerre de libération nationale en 2012), montée des nouvelles générations des écrivains ou, tout simplement, goût pour les études francophones dans un monde voué au multiculturalisme. La spécificité linguistique de l’Algérie où coexistent quatre langues dont deux sont parlées (le berbère et l’arabe dialectal) et deux autres écrites (l’arabe classique et le français) contribue aussi à augmenter l’intérêt des chercheurs, soucieux d’analyser les multiples tensions qui en résultent. Il y a plusieurs composantes de l’identité algérienne dont l’arabité et l’islamité qui, à côté de la berbérité, de la judaïté et de la chrétienté, lui donnent ensemble une dimension méditerranéenne 1 . L’Algérie est donc un creuset de civilisations, un atelier du monde contemporain où un modus vivendi de différents héritages culturels s’élabore. Une telle expérience n’est jamais exempte de la violence qui se produit suite aux affrontements entre les diverses communautés ethniques et/ou culturelles. Les tensions culturelles et sociales trouvent leur reflet dans la littérature qui rend compte des déchirements dans l’histoire de l’Algérie au XX e siècle. Le siècle passé est une clé pour la compréhension de l’ « âme algérienne ». La guerre de libération nationale, les départs massifs des pieds-noirs, les premières années de l’indépendance, la construction de l’État moderne sur les ruines du colonialisme, la mise en place de l’idéologie panarabe et la guerre civile fournissent des thèmes aux auteurs qui construisent un système de références de la jeune nation. Il est complété par le recours aux grandes figures de l’histoire et de la résistance algériennes : émir Abd el-Kader, chef de la révolte contre l’armée coloniale au XIX e siècle, Messali Hadj, militant et père fondateur des premiers partis politiques algériens, cheikh Ben Badis, auteur du renouveau de l’islam en Algérie conformément au fameux slogan : « L’arabe est ma langue, l’Algérie est mon pays, l’islam est ma religion », et Ferhat Abbas, partisan d’une Algérie multiculturelle dont la carrière témoigne des impasses de la politique infructueuse de la métropole 2 . L’identité algérienne se crée dans un processus accéléré qui embrasse une cinquantaine d’années entre le 1 S. Benaïssa, « L’histoire d’un exilé de l’histoire », dans : B. Chikhi, M. Quaghebeur (dir.) Les écrivains francophones interprètes de l’Histoire. Entre filiation et dissidence, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. « Documents pour l’Histoire de la Francophonie », 2006, p. 261. 2 A.-G. Slama, La guerre d’Algérie. Histoire d’une déchirure, Paris, Gallimard, 1996, p. 42. 5 déclenchement de la guerre de libération en 1954 et la fin de la guerre civile vers 2000. Cette accumulation d’événements cruciaux pour la condition contemporaine de l’Algérie et la mémoire collective de ses habitants provoque un foisonnement de textes susceptibles d’exprimer les drames et les ruptures vécus par les Algériens. C’est pourquoi l’apparition de la littérature algérienne de langue française est liée au processus d’émancipation dont l’aboutissement était la guerre de libération 1954-1962. La littérature algérienne est donc soumise aux tensions immanentes à toute littérature émergente et répond aux besoins de la communauté 3 . Sollicitée par l’élite algérienne francophone restreinte et la gauche française métropolitaine gagnée à la cause algérienne, elle bénéficiait de l’actualité pour s’imposer au public 4 . Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib où Kateb Yacine forment la première génération des écrivains algériens qui doivent leur succès à l’intérêt éveillé chez le lectorat par les événements historiques. Qu’il s’agisse des récits quasi ethnographiques sur la vie quotidienne (Le fils du pauvre et La terre et le sang de Feraoun) ou des romans renversant les modèles narratifs et descriptifs du roman européen (Nedjma de Kateb), la lecture de la littérature algérienne en français était toujours déterminée par l’actualité, en dépit de la reconnaissance de ses qualités purement littéraires. D’où l’importance de Nedjma katébien qui, tout en gardant son caractère militant, est interprété aujourd’hui comme le texte renouvelant la littérature nationale. Le roman de Kateb permet à d’autres auteurs d’être reconnus en tant qu’écrivains et non seulement en tant qu’ethnologues ou chroniqueurs 5 . Le mérite de la première génération des écrivains algériens est d’introduire sur la scène romanesque l’Algérien, autochtone exclu jusqu’alors des œuvres des auteurs de la colonisation. Dans sa fameuse « trilogie algérienne » (La grande maison, L’incendie, Le métier à tisser), Mohammed Dib rend la parole à l’indigène et donne au public un tableau du quotidien du peuple de Tlemcen et des campagnes environnantes 6 . Il décrit l’éveil de la conscience individuelle chez les Algériens à la veille de la guerre de libération nationale. Mouloud Mammeri met l’accent sur les traditions kabyles et les mécanismes historiques tels que la colonisation et la décolonisation 7 . Né dans un petit village de la Grande Kabylie, il est connu surtout pour l’analyse de la situation d’un intellectuel colonisé qui essaie de renouer 3 C. Bonn, X. Garnier, J. Lecarme (dir.), Littérature francophone. 1. Le roman, Paris, Hatier, 1997, p. 185. 4 Comme le souligne Abdelkebir Khatibi, à l’époque, chaque maison d’édition veillait à avoir son « Arabe de service » ; A. Khatibi, Le roman maghrébin, Rabat, Société Marocaine des Éditeurs Réunis, 1979, p. 12. 5 M. M’henni, De la transmutation littéraire au Maghreb, Tunis, L’Or du Temps, 2002, p. 77. 6 C. Bonn, N. Khadda, A.Mdarhri-Alaoui (dir.), Littérature maghrébine d’expression française, Paris, Édicef, coll. « Universités Francophones », 1996, p. 52-53. 7 Ibidem, p. 44. 6 avec ses compatriotes et de rejoindre leur lutte pour la liberté (p. ex. Arezki dans Le sommeil du juste ou Bachir Lazrak dans L’opium et le bâton). En fait, la guerre de libération est un thème central pour de nombreux écrivains qui ont élaboré différentes approches de la révolution algérienne. Assia Djebar décrit la participation des femmes au combat dans Les enfants du nouveau monde ; Malek Haddad se penche sur les hésitations des intellectuels et la ferveur des jeunes (La dernière impression, Je t’offrirai une gazelle ou Le quai aux fleurs ne répond plus) ; Henri Kréa met en scène Djamal, jeune homme qui rejoint le maquis pour mettre fin à ses tourments (Djamal) ; le poète Jean Amrouche opte pour ceux qui luttent dans Le combat algérien 8 . Pourtant, la dynamique militante de la période de lutte pour l’indépendance a été vite remplacée par une dynamique contestataire à cause du coup d’État de Houari Boumédiène de 1965 et de l’affermissement du système du parti unique issu de la révolution algérienne 9 . Cette dynamique de contestation s’est renforcée dans les années 1970 ayant pour symbole La répudiation de Rachid Boudjedra qui dénonçait la violence de la génération des pères au pouvoir. Les événements des années 1980 ont aussi contribué à répandre l’impression que la littérature algérienne invente ses thèmes seulement en fonction de l’actualité. La montée de l’islamisme et son aboutissement dans la guerre civile ont placé l’Algérie encore une fois au centre de l’attention des observateurs. Compte tenu de l’opacité du conflit qui a opposé les forces d’État aux groupes islamistes, les écrivains de cette deuxième guerre d’Algérie ont joué le rôle des témoins dans un pays interdit aux journalistes 10 . Malgré les succès éditoriaux de Malika Mokkedem, Abdelkader Djemaï, Yasmina Khadra ou Boualem Sansal, leurs reconnaissance et légitimité sont problématiques, parce que tributaires de l’actualité, répétant ainsi le schéma de leurs prédécesseurs. Au début du XXI e siècle, la littérature algérienne a été questionnée par les événements du « Printemps arabe ». Les révolutions dans les pays nord-africains ont mis les écrivains dans une situation particulière : d’une part, ils ont pu répondre à la demande des œuvres censées expliquer les particularités de leurs pays et société, d’autre part, ils ont pris le risque d’être réduits au statut de témoins. Il en était de même avec l’émergence au siècle précédent de la littérature algérienne qui se caractérise par la tension entre son importance documentaire 8 G. Merad, La littérature algérienne d’expression française. Approches socio-culturelles, Paris, Pierre-Jean Oswald, 1976, p. 54. 9 C. Bonn, X. Garnier, J. Lecarme (dir.), Littérature francophone. 1. Le roman, op. cit., p. 195. 10 B. Stora, La guerre invisible : Algérie, années 90, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, coll. « La Bibliothèque du citoyen », 2001, p. 8. 7 et sa littérarité même, souvent négligée. Les bouleversements politiques et sociaux constituent en même temps une bénédiction et un écueil pour les écrivains algériens dont la voix est sollicitée de plus en plus souvent, mais dont les œuvres risquent de rester tributaires de l’actualité. Ce type de tension est inhérent à toute littérature. Il s’agit du lien entre le texte et la conception que les lecteurs se font de la littérature, de l’interaction entre une œuvre littéraire et les conventions qui permettent au public de la classifier comme telle 11 . L’analyse des critères de la littérarité permet de constater qu’en dépit du risque d’être réduite à une chronique des violences ou à un témoignage ethnographique, la littérature algérienne de langue française est un fait réel par excellence. Elle remplit les critères qui servent à reconnaître un acte linguistique comme littéraire : mise en relief de la langue et de ses structures, conscience aiguë de la question linguistique chez les écrivains, interactions des langues au sein d’un texte (français, arabe, amazigh), fictionnalisation de la réalité, enjeu esthétique et jeux intertextuels avec le corpus littéraire de l’ancien occupant ou les œuvres classiques de la littérature nationale. Tout d’abord, la question linguistique est un thème important pour les écrivains de l’espace culturel maghrébin. Il suffit d’étudier les titres de quelques romans pour en prendre conscience : La disparition de la langue française d’Assia Djebar, L’imposture des mots de Yasmina Khadra, Amour bilingue d’Abdelkader Khatibi ou L’homme du livre de Driss Chraïbi. Le rapport à la langue est un fait essentiel pour les auteurs algériens d’autant plus que les deux langues d’écriture dans leur pays – l’arabe classique et le français – sont liées à l’oppression et à l’invasion (conquête arabe au VII e siècle, colonisation française). En ce qui concerne la fictionnalisation, elle introduit le problème de la relation entre les propos tenus par les héros fictifs et les opinions et idées de l’auteur. Face au besoin quasi incessant des commentaires sur l’histoire ou l’actualité algérienne, on se pose souvent des questions concernant l’implication personnelle des auteurs dans leurs œuvres. Enfin, la littérature algérienne de langue française est ouverte aux jeux intertextuels qui permettent aux romans d’acquérir une signification en relation avec la tradition. Les écrivains contemporains se réclament de l’héritage des pères fondateurs qui ont mis la littérature algérienne en circulation internationale. D’où de nombreuses références à Kateb Yacine ou Mohammed Dib. La littérature algérienne de langue française suit une dynamique de rupture, propre à la littérature contemporaine qui échappe à toute définition stabilisante et tente de se réinventer. 11 J. Culler, Teoria literatury, trad. de M. Bassaj, Warszawa, Prószyński i S-ka, 1998, p. 46. 8 Cette dernière est soumise au processus d’ « éclatement » que l’on transcrit à l’aide des termes comme : subversion, crise, dérive, indétermination, ensemble inclassable ou polyphonie 12 . La dissolution de la littérature se traduit par l’exigence de fuir un horizon fixe. Elle est soulignée par le discours critique qui porte son attention sur l’hétérogénéité des textes : « D’un pays à l’autre, on mélange les discours et les genres dans des dispositifs de plus en plus novateurs et osés » 13 . L’écriture sert alors à mettre en crise toute forme de stabilités installées 14 . Elle permet d’échapper aux idées préétablies et d’abandonner les coutumes langagières et artistiques désuètes. La littérature contemporaine se caractérise donc par la « tension d’une recherche qui remet tout en question » 15 , qui provoque sa dispersion. Les tensions dans les œuvres littéraires sont avant tout le signe d’une volonté de rejeter la détermination et l’unité. La littérature algérienne de langue française obéit aussi à ces lois. Les œuvres algériennes qui sont toujours en chantier témoignent de la situation problématique des écrivains : bien qu’ils aient une langue, elle ne leur appartient pas 16 . Le choix du français, langue stigmatisée par son lien avec la colonisation, est un « centre de tensions » 17 . D’où les recherches formelles par lesquelles la littérature algérienne rejoint la modernité. La quête de la liberté devient ainsi une expérience de l’irrégularité. L’écriture hétérogène de Yasmina Khadra en est un exemple évocateur puisqu’elle se traduit aussi bien par l’appartenance à l’ensemble de la littérature algérienne de langue française et par les tendances générales de la littérature contemporaine que par l’identité problématique de l’écrivain. Le changement incessant de registres, de genres et de pseudonymes participe de cette recherche qui remet les œuvres en question. L’œuvre de Khadra est une œuvre faite de tensions qui ont marqué sa biographie et son parcours de l’écrivain. Né en 1955 à Kenadsa (wilaya de Béchar, près de la frontière marocaine) dans la tribu des Doui Meniâ, Yasmina Khadra a fait ses premiers essais littéraires avec des poèmes en arabe. Par ailleurs, il se réclame toujours de l’héritage de ses ancêtres qui cultivaient l’art 12 J.-M. Schaeffer, « Les genres littéraires, d’hier à aujourd’hui », dans : M. Dambre, M. Gosselin-Noat (dir.), L’éclatement des genres au XX e siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, p. 12. 13 J. M. Paterson, « Le paradoxe du postmodernisme. L’éclatement des genres et le ralliement du sens », dans : R. Dion, F. Fortier, É. Haghebaert (dir.), Enjeux des genres dans les écritures contemporaines, Québec, Éditions Nota bene, 2001, p. 81-82. 14 M. Braudeau, L. Proguidis, J.-P. Salgas, D. Viart, Le roman français contemporain, Paris, ADPF, 2002, p. 137. 15 M. Blanchot, Le livre à venir, Paris, Gallimard, 1959, p. 273. 16 B. Chikhi, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et symboliques, Paris, L’Harmattan, coll. « Critiques Littéraires », 1996, p. 9. 17 S. Benaïssa, « L’histoire d’un exilé de l’histoire », op. cit., p. 261. 9 poétique et régnaient sur les tribus sahariennes 18 . Suite à la lecture des auteurs français, notamment Camus, il a pourtant décidé de s’exprimer en français. Il a inauguré sa carrière en 1984 avec Amen !, publié par La Pensée Universelle, maison d’édition parisienne, spécialisée dans la publication à compte d’auteur. Les débuts furent difficiles : on n’en a vendu que cinq exemplaires, dont trois achetés par les amis de l’écrivain 19 . À l’époque, l’écriture n’était pas son occupation principale. Parallèlement à l’activité littéraire, il exerçait le métier d’officier de l’armée algérienne avec laquelle il était familier depuis que son père l’avait confié à l’école militaire à Tlemcen à l’âge de neuf ans. Comme toutes ses œuvres des années 1980, Amen ! a été signé de son vrai nom : Mohammed Moulessehoul. Le besoin de prendre un pseudonyme est devenu urgent vers la fin de la même décennie afin d’éviter le comité de censure établi par la hiérarchie militaire. C’est la raison pour laquelle l’écrivain a signé ses deux romans suivants d’un nom emprunté au personnage central de son cycle policier, le commissaire Llob. Pourtant, il lui fallait un autre nom pour pouvoir parapher le contrat avec un éditeur français 20 . C’est pourquoi Mohammed Moulessehoul a pris les prénoms de sa femme – Yasmina Khadra – qui se traduisent par « jasmin vert ». Le maintien du pseudonyme tout au long des années 1990 est dû non seulement au jeu avec la censure mais aussi au sentiment d’insécurité chez l’officier-écrivain qui participait au combat contre les islamistes hostiles aux intellectuels francophones. Après la révélation de son identité masculine, Mohammed Moulessehoul s’est décidé à garder le nom de Yasmina Khadra. Il entend rendre ainsi l’hommage aux femmes algériennes et particulièrement à sa femme. En 2000, Moulessehoul a pris sa retraite et quitté l’armée, et après un bref séjour au Mexique, il s’est installé avec sa famille à Aix-en-Provence. Accueilli avec méfiance par le milieu littéraire français, traditionnellement hostile au militarisme, il a continué son travail d’écrivain en publiant les romans sur la genèse du terrorisme ou sur les régions incendiaires du monde (l’Irak, l’Afghanistan, la Palestine), ce qui lui a assuré la considération des lecteurs. Yasmina Khadra a gagné une reconnaissance mondiale, confirmée par les nombreuses 18 Y. Khadra, Qui êtes-vous, Monsieur Khadra? Entretien avec Youcef Merahi, Alger, Éditions Sedia, coll. « À bâtons rompus », 2007, p. 20. Voir aussi l’article où l’écrivain avoue : « Je porte dans mes gènes la passion du verbe, héritée de mes ancêtres […] » ; Y. Khadra, « Du matricule à la signature », Libération du 16 mars 2006, p. 27. 19 R. Stainville, « Petit compte d’auteur devient grand best-seller », Le Figaro Magazine du 18 avril 2009, p. 107. 20 Mohammed Moulessehoul : j’avais « besoin de quelqu’un pour signer les contrats à [m]a place » ; cité d’après : R. Schoolcraft, « De Mohammed Moulessehoul à Yasmina Khadra. Enquête idéologique sur le commissaire Llob », dans : Les Lettres romanes (« La pseudonymie dans les littératures francophones »), vol. 64, 3-4/2010, p. 368. 10 traductions de ses œuvres. En 2007, il a déménagé à Paris pour occuper le poste de directeur du Centre culturel algérien auquel il avait été nommé par le président Bouteflika. Cette décision a soulevé des controverses compte tenu du caractère autoritaire du pouvoir algérien et des prises de position de l’écrivain contre le régime dans le passé 21 (Yasmina Khadra a été accusé de collaboration avec le régime et de trahison envers la caste des clercs.). C’est ainsi qu’il l’a expliquée : Je suis un homme d’action, de terrain. Certes, je vivais de mes livres, mais je m’ennuyais un peu à Aix-en-Provence. J’avais besoin de me remettre au boulot. Voyager, parcourir le monde, c’est bien, sauf que je voulais sortir de ma petite bulle d’auteur à succès, retrousser les manches et me mettre en danger. Et puis, le CCA, jusque-là géré par des prédateurs et des carriéristes, avait besoin de retrouver sa vocation. J’ai dit pourquoi pas ? J’ai pensé que ma notoriété pouvait peut- être aider ce Centre à avoir une certaine ambition 22 . Bien que Yasmina Khadra soit conscient de la dépravation des dirigeants algériens, il accepte un poste officiel dans le but de contribuer au développement culturel de sa patrie. Malgré l’argumentation du romancier qui veut aider les artistes débutants, des doutes quant au bien-fondé de sa décision subsistent. La prise de nouvelles responsabilités illustre la complexité de l’artiste de renomée internationale issu d’un pays corrompu. Si l’engagement de Khadra s’explique par la volonté de promouvoir la culture algérienne, il traduit également un certain besoin de notoriété et de reconnaissance, propre à l’écrivain. De toute façon, les nouveaux devoirs n’ont pas arrêté l’activité littéraire de Yasmina Khadra. L’année suivante, il a publié un roman sur l’Algérie en proie au conflit entre ses différentes communautés, qui est devenu son plus grand succès éditorial – Ce que le jour doit à la nuit 23 . Le roman a été apprécié par les lecteurs et courroné du Prix Roman France Télévisions 2008 et élu Meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire. Pourtant, selon Yasmina Khadra, le roman n’a pas été aperçu par les jurys de prix littéraires dont l’écrivain se réclamait l’attention depuis longtemps. Faute de considération des instances littéraires, il a construit une théorie sur un prétendu complot organisé contre lui, ancien militaire mal accepté par les intellectuels 24 . Au détriment de la thèse de Mohammed Moulessehoul-Yasmina 21 À titre d’exemple, Alek Baylee Toumi cite l’article virulent contre les autorités algériennes signé par l’écrivain dans le journal El Pais du 1 er juin 2007, donc juste avant sa nomination ; A. B. Toumi, « Actualités littéraires du Maghreb », dans : Nouvelles Études Francophones, vol. 23, 1/2008, p. 228. 22 Y. Khadra, « Je voulais me mettre en danger » (propos recueillis par Catherine Youinou), Bled Magazine, novembre 2009-janvier 2010. 23 L’adaptation cinématographique du roman par Alexandre Arcady est sortie aux cinémas en septembre 2012. 24 Voir « Le coup de gueule de Yasmina Khadra », Le Parisien du 20 octobre 2008. 11 Khadra, il faut pourtant rappeler que son roman de 2005 L’attentat s’est trouvé dans la sélection du prix Femina en 2005 et a été finaliste du Renaudot. Quoi qu’il en soit, les années 2000 ont été marquées par la recherche de la reconnaissance par l’écrivain qui avait mal vécu son installation en France et les controverses liées à son statut de l’ancien militaire. D’où la tentative de prouver son talent par la publication des romans cachés : « J’ai aussi publié deux romans dans les années 2000, l’un en France sous un pseudonyme occidental qui passa inaperçu, l’autre sous un nom d’emprunt européen qui fit le tour du monde et se vendit beaucoup plus que l’ensemble de mes romans » 25 . Selon certains critiques, le premier est bien Frenchy, publié par Fayard en 2004 et signé par Benjamin Cros 26 . Préparé spécialement pour la rentrée littéraire de septembre, le roman ne s’est vendu qu’à 460 exemplaires. Compte tenu de cette mésaventure éditoriale, Yasmina Khadra a écrit un autre livre sous un nom d’emprunt dont il refuse pourtant de révéler les détails. À en croire l’écrivain, le projet s’est terminé par un succès qui a rassasié sa soif de reconnaissance et prouvé son talent 27 . Malgré la complexité de l’homme et de son œuvre, l’écriture de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra n’a été que l’objet d’études fragmentaires. Françoise Naudillon a consacré un livre au cycle policier sur le commissaire Brahim Llob qui avait rendu l’écrivain célèbre (Les masques de Yasmina. Les romans policiers algériens de Yasmina Khadra, Éditions Nouvelles du Sud). Son mérite est de résumer et d’analyser les polars khadraïens au moment du passage de l’écrivain de la clandestinité à la révélation de son identité. La chercheuse canadienne consacre beaucoup de place au thème de l’identité du personnage principal qui est un double de l’écrivain. À la fin du volume, elle présente aux lecteurs une chronologie compilée par Christophe Duncan qui comprend simultanément l’histoire contemporaine de l’Algérie, la bio-bibliographie de Mohammed Moulessehoul et la biographie du commissaire Llob, établie d’après les romans policiers. Publié en 2002, l’étude de Françoise Naudillon n’embrasse pas La part du mort, enquête de Llob étant signée en 2004. L’étude des polars de Khadra est poursuivie par Beate Bechter Burtscher qui a soutenu une thèse sur le développement du roman policier algérien d’expression française. Elle explique les conditions favorables à l’émergence du genre en Algérie et analyse un processus dont l’apogée est la publication des romans policiers de Yasmina Khadra auxquels elle 25 Y. Khadra, Qui êtes-vous Monsieur Khadra? Entretien avec Youcef Merahi, op. cit., p. 18. 26 M. Aissaoui, « On a retrouvé leurs romans cachés », Le Figaro Littéraire du 26 février 2009, p. 3. 27 Ibidem. 12 consacre un long chapitre. La chercheuse autrichienne étudie les personnages de la série policière khadraïenne, le décor urbain d’Alger et inscrit le cycle Llob dans le contexte historique. Son travail sert de référence à tous ceux qui s’intéressent à la naissance et au développement du polar algérien. Une autre approche est développée par Ralph Schoolcraft (« De Mohammed Moulessehoul à Yasmina Khadra. Enquête idéologique sur le commissaire Llob ») qui met en question le tableau des personnages féminins par l’écrivain en lui reprochant une vision conservatrice de la femme dans la société. Il donne aussi un compte-rendu critique des interventions de Yasmina Khadra sur les raisons de son anonymat et la genèse de son pseudonyme. Les études consacrées aux romans de Yasmina Khadra ne se limitent pas qu’aux polars, mais questionnent aussi le diptyque de la décennie noire (Les agneaux du Seigneur et À quoi rêvent les loups) et la trilogie sur l’affrontement des cultures (Les hirondelles de Kaboul, L’attentat et Les sirènes de Bagdad). Elles concernent surtout les textes publiés dans les années 1990 en France, mais elles ignorent les premiers essais littéraires de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra écrits encore en Algérie. À titre d’exemple, citons le mémoire de Louiza Kadari : De l’utopie totalitaire aux œuvres de Yasmina Khadra. Approches des violences intégristes qui met en relief l’un des traits les plus importants de l’écriture khadraïenne, à savoir la faculté de suspendre le jugement moral afin de mieux cerner le problème de la violence intégriste. Cependant, les travaux consacrés aux œuvres de Mohammed Moulessehoul des années 1980 ne sont pas nombreux. À part les essais sur le cadre spatio-temporel dans Le privilège du phénix d’Abdelkader Ghellal, il est difficile de trouver des analyses pertinentes. Nous nous proposons de combler le vide dans les recherches sur les œuvres de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra afin de mettre en considération les deux étapes de sa création littéraire, marquée par la césure des années 1990 et pour étudier les différentes tensions qui en résultent. Les tensions identitaires, thématiques et formelles s’entrêmelent dans tous les romans de Yasmina Khadra sans que leurs proportions ne s’équilibrent jamais. Tantôt les tensions identitaires influencent le choix du genre (comme c’est le cas de l’autofiction, L’imposture des mots, où la double identité de l’écrivain-officier se reproduit au niveau de la forme littéraire), tantôt les tensions formelles se mettent au premier plan de l’analyse (comme c’est le cas du cycle policier, genre fortement codifié). Les tensions thématiques sont visibles surtout dans de nombreux problèmes abordés par Yasmina Khadra : 13 de la question philosophique de la morale pour les exclus à la guerre en Irak, du principe existentiel de chercher l’espoir à l’approche de l’histoire de l’Algérie. D’où le sujet du présent travail qui recourt à la catégorie des tensions identitaires, thématiques et formelles pour encadrer l’œuvre khadraïenne dans sa totalité et sa richesse. Les tensions dans les romans de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra sont un dénominateur commun qui relie les étapes successives de sa carrière, un outil méthodologique qui permet d’embrasser tous les aspects de son écriture hétérogène. Par tensions identitaires, nous comprenons l’expérience de l’altérité qui, selon Paul Ricœur, est constitutive de l’identité d’un individu 28 . L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, mais s’élabore dans un effort dialectique d’embrasser les éléments différents. Le philosophe français en distingue deux dimensions majeures : la mêmeté qui consiste à être toujours le même et dont la manifestation est le tempérament plus ou moins immuable d’un être humain, et l’ipséité qui est un postulat éthique de rester soi-même malgré l’altérité vécue suite à l’écoulement du temps, à l’affrontement de l’autre ou au passage à l’action. L’herméneutique du Soi de Ricœur est donc un projet qui se développe dans le temps et qui permet ainsi à l’individu de garder les fondements de son identité. Contrairement à la mêmeté qui acquiert une stabilité dans le temps grâce à son caractère invariable et involontaire, l’ipséité suit une autre voie pour sauvegarder l’unité d’un individu, celle de la parole donnée, de l’obligation qui devient un défi lancé au temps. C’est une manière de faire préserver la permanence dans le temps qui diffère de la stabilité irréfléchie de la nature d’un homme, liée à la mêmeté. L’identité du type ipse suppose la mutabilité qui s’inscrit dans le temps grâce à la mise en intrigue qui octroie à l’histoire une cohérence et dote la vie d’une organisation interne. Elle met en scène un Moi Multiple marqué par la pluralité des rôles joués simultanément et successivement dans la société, Moi étant un résultat de la mobilité croissante des individus dans le monde contemporain 29 . Dans le cas de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra, cette mobilité est due aussi à la situation spécifique de l’Algérie où l’Histoire ne cesse pas de tourmenter les destins individuels. C’est pourquoi les tensions identitaires qui influencent la biographie khadraïenne sont le signe d’une recherche de stabilité qui se prolonge d’une œuvre à l’autre. 28 Voir P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990. 29 C. Dubar, « Polyphonie et métamorphoses de la notion d’identité », dans : Revue française des affaires sociales, 2/2007, p. 14-15. 14 Elles sont doublées de tensions thématiques qui agissent entre les cycles romanesques à l’intérieur de l’œuvre de Khadra. Les tensions qui concernent les sujets de ses productions résultent de la multitude des thèmes abordés par l’auteur (considérations philosophiques sur le renoncement et l’espoir, description du système colonial, critique de la caste dirigeante en Algérie, origine de la violence dans le monde contemporain, thèmes autobiographiques, guerre d’Algérie). Elles contribuent à la création de l’identité ipse qui garde l’unité de l’écrivain malgré la pluralité des rôles qu’il assigne à la littérature en fonction de l’étape de sa biographie. Ainsi le double statut de l’officier-écrivain aboutit-il à la reprise des sujets classiques de la littérature nationale qui permettent à Khadra de s’adapter au discours officiel. Leur abandon dans la suite de la carrière littéraire illustre les tensions thématiques qui témoignent de l’évolution artistique et idéologique de l’auteur. Ladite évolution entraîne également les tensions formelles qui traduisent l’expérience de l’altérité vécue par le romancier suite à l’écoulement du temps, à la prise des nouvelles responsabilités ou à l’affrontement avec l’Histoire. Cette hétérogénéité formelle s’explique par la situation particulière dans laquelle se trouve Yasmina Khadra : les étapes successives de sa biographie impliquent une forme littéraire convenable qui s’adapte aux besoins de l’écrivain, aux attentes du public et au lieu de la publication. D’où la multitude des genres employés par Khadra : contes philosophiques, recueils de nouvelles, romans policiers, textes à caractère autobiographique, romans sur la guerre de libération nationale, récits de la guerre civile, romans réalistes sur les conflits contemporains, etc. Les tensions formelles soulignent la complexité identitaire de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra au niveau de l’œuvre littéraire. Elles traduisent sa volonté de s’intégrer au monde des lettres malgré les controverses liées à son double statut culturel et social. Compte tenu de sa légitimité problématique, l’écrivain essaie de conquérir les milieux intellectuels en dépit de leur hostilité, plus ou moins intentionnelle, à l’égard de l’ancien officier de l’armée algérienne. Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra suit alors sa quête de l’unité identitaire à travers les troubles de double nature. D’une part, il s’efforce d’exprimer l’identité algérienne en français et de prouver que l’intérêt pour son œuvre ne résulte pas de l’interaction de la littérature et de la politique qui s’interpénètrent en Algérie aux moments des troubles historiques 30 . La multiplicité des genres et des thèmes dans son œuvre prouve qu’il ne s’accomode pas de l’étiquette de l’écrivain de la deuxième guerre d’Algérie. D’autre part, il fonde sa stratégie d’écrivain sur le conflit avec le milieu littéraire 30 G. Merad, La littérature algérienne d’expression française. Approches socio-culturelles, op. cit., p. 43. 15 dont il souligne la partialité et l’incompréhension des réalités algériennes. Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra s’efforce de montrer que son statut social n’est pas contradictoire, qu’il est possible de rester indépendant même en acceptant un poste offert par le régime. L’exercice du second métier nuit à la cohérence identitaire de l’auteur non seulement à cause des liaisions avec le pouvoir compromis, mais aussi parce qu’elle installe son identité dans une dimension équivoque 31 . C’est pourquoi son identification seulement en tant qu’écrivain est discutable, même s’il a justement intitulé son autobiographie L’écrivain. Il s’en suit que l’identité de Yasmina Khadra est toujours en construction et que son œuvre est née d’un profond besoin de la reconquérir. Notre étude permet d’observer comment cette identité se fait et se déconstruit d’une étape à l’autre de sa carrière, comment les tensions identitaires, thématiques et formelles contribuent à la construction d’une identité tout en démolissant celle de la période précédente, et enfin, de voir si Mohammed Moulessehoul- Yasmina Khadra a réussi à garder à la fois la cohérence de sa personnalité et sa stabilité professionnelle. C’est pourquoi le nombre des chapitres de notre travail répond au nombre des ensembles thématiques et génériques répérés dans son œuvre. Les deux premiers chapitres concernent la production littéraire des années 1980 : cycle des fables philosophiques sur les exclus et geste algérienne dans laquelle Yasmina Khadra aborde des thèmes comme l’attachement à la terre, la violence opérée par la modernité ou la guerre de libération nationale. Publiés majoritairement dans les maisons d’édition algériennes, ces textes ne sont ni connus du grand public, ni analysés dans le discours scientifique. Le premier chapitre présente l’idée majeure de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra, à savoir la faculté de s’identifier aux gens qui vivent en marge de la civilisation et qui développent leur propre système de valeurs. Le deuxième insiste sur les motifs caractéristiques de la littérature nationale repris par l’écrivain dans les textes destinés au public algérien. Le chapitre suivant souligne la césure qu’étaient le passage à la clandestinité et la publication des romans en France. Il concerne le cycle policier sur le commissaire Llob auquel Yasmina Khadra doit son succès dans l’Hexagone. Nous y analysons l’image d’une Algérie en déroute dont les dirigeants sont corrompus et les citoyens privés de perspectives. Vient ensuite l’étude du diptyque de la guerre civile qui explique la genèse du terrorisme en Algérie et donne le tableau de la folie intégriste des années 1990. Nous consacrons plus de place au désenchantement des jeunes qui ont rejoint le mouvement islamiste dans l’espoir de 31 N. Heinich, Être écrivain. Création et identité, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2000, p. 42. 16 réussir dans la vie. Nous présentons également les portraits types des acteurs de la guerre civile mis en scène par l’écrivain. L’analyse des romans de la guerre civile précède le chapitre consacré aux écrits autobiographiques, cruciaux pour l’approche des tensions identitaires dans la biographie de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra. L’interprétation de l’autobiographie khadraïenne s’appuie surtout sur la notion du pacte autobiographique élaborée par Philippe Lejeune et celle de l’autofiction proposée par Vincent Colonna. Elle est complétée par le compte-rendu du débat médiatique sur l’implication de l’écrivain dans la guerre civile, déclenché après la publication de son autobiographie. La polémique a contribué à augmenter le désarroi identitaire de Khadra dont nous inscrivons les interventions dans le contexte idéologique et historique du débat en question. Le chapitre consacré aux œuvres autobiographiques est suivi par l’analyse de la trilogie romanesque sur les régions incendiaires du monde contemporain : l’Afghanistan, la Palestine et l’Irak, complétée en 2011 par le roman sur la déroute des pays africains comme la Somalie et le Soudan. Yasmina Khadra s’y présente comme un intellectuel qui veut jeter des ponts entre le monde arabe et l’Occident. Nous analysons ses textes dans la perspective de la crise des valeurs des Lumières, conformément aux thèses du philosophe allemand Peter Sloterdijk qui décrit la violence inhérente aux partisans du progrès et ceux de la tradition. Le chapitre suivant met en relief les deux visions de la guerre de libération nationale développée par Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra aux différentes étapes de sa carrière : en Algérie dans les années 1980 et en France au début du XXI e siècle. Il souligne une certaine rupture due à l’écart temporel et à la maturité de l’écrivain dont la vision de la guerre d’Algérie devient plus nuancée et s’accomode au lieu de la publication. Nous analysons, enfin, les textes dispersés dans les recueils de circonstances et ceux qui ne s’intègrent à aucun des ensembles mentionnés ci-dessus, mais résument les traits caractéristique de l’écriture khadraïenne. Ainsi la multiplicité de l’œuvre de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra n’est-elle plus un obstacle, mais une possibilité pour y retrouver sa richesse et ce postulat éthique dont parle Paul Ricœur et auquel l’écrivain essaie d’être fidèle tout au long de sa carrière. La structure du présent travail exige les brefs résumés des romans khadraïens présentés au début de chaque chapitre. Ils permettent au lecteur de suivre les différentes ruptures au sein de l’œuvre de Khadra que nous étudions grâce à la juxtaposition des grands ensembles thématiques et formelles. L’analyse commence avec la lecture du cycle des contes 17 philosophiques qui constituent la première entreprise littéraire de l’écrivain peu connue du grand public. D’où le besoin du compte-rendu plus détaillé qui nous introduit dans l’univers créé par Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra et met en relief sa spécificité. 18 1. LE PREMIER PROJET LITTÉRAIRE : ÉTHIQUE DES EXCLUS Soumanland Le premier projet littéraire de Mohammed Moulessehoul est composé de deux textes des années 1980, Amen ! et De l’autre côté de la ville, complétés en 2010 par L’Olympe des Infortunes. Ils sont consacrés à la communauté des laissés-pour-compte qui vivent dans un dépotoir situé en dehors des centres urbains. C’est pourquoi nous avons décidé de réunir ces trois romans dans le premier ensemble thématique et formel de l’œuvre khadraïenne sous l’étiquette de la trilogie SDF. Malgré la trentaine d’années qui sépare leur publication, les textes constituent un cycle cohérent qui doit son unité non seulement au sujet, mais aussi à la forme du conte philosophique. L’engouement de l’écrivain pour la réalité fictive des exclus s’explique par une tentative de chercher l’inspiration ailleurs que dans l’actualité de l’Algérie, d’échapper à la tension intrinsèque de la littérature algérienne qui a longtemps été tributaire des événements politiques 32 . Mohammed Moulessehoul ne veut pas limiter son champ d’investigation aux bouleversements de l’histoire, ni abandonner les thèmes plus universels. Le cycle du vagabondage témoigne de sa volonté de se libérer de la contrainte de la réalité et de l’actualité. L’auteur essaie ainsi de montrer que la littérature nationale en Algérie n’est pas condamnée à s’inspirer uniquement des troubles qui affectent le pays. Il entend neutraliser la pression de toute littérature émergente qui est liée aux circonstances de sa naissance et de son développement, accompagnées souvent d’actes de violence. Dans la trilogie SDF, Mohammed Moulessehoul crée un monde métaphorique qui exprime les différents aspects de l’exclusion. Ils sont présentés grâce au cadre spatio-temporel universel qui souligne la situation existentielle des héros khadraïens : êtres brisés par la vie et oubliés de la civilisation. L’espace et le temps du cycle du vagabondage contribuent à l’élaboration d’une certaine éthique des exclus et permettent de dresser les portraits types des marginaux qui ont renoncé à une existence dite traditionnelle. Le caractère universel des récits 32 Dans sa discussion avec Édouard Glissant sur la littérature algérienne, Mohammed Moulessehoul a déclaré : « […] je m’interdisais de penser que la littérature algérienne se désaltère exclusivement aux sources de la violence » . L’écrivain a relaté ce débat dans son texte à caractère autobiographique de 2002 – L’imposture des mots. 19 de Mohammed Moulessehoul est un facteur qui sert à octroyer aux exclus la dignité, à les rendre visibles au sein d’une société qui oublie les plus faibles. La forme du conte philosophique souligne la portée universelle du destin des SDF et renforce la dimension éthique de l’entreprise de l’écrivain. Le héros de Amen ! est un simplet appelé le Messie. Il a passé douze ans en prison pour avoir tué dans un état de choc sa mère et son amant. Il ne sait ni lire ni écrire mais garde toujours sur lui un agenda qu’il prend pour un exemplaire de la Bible. Son analphabétisme est souligné de manière dérisoire par l’inscription que les prisonniers lui avaient tatouée sur le dos et qu’il ne comprend pas : « Le Messie est en train de pourrir dans le cachot. Que ceux qui l’attendent viennent le chercher. Amen ! » (A, 25). Le Messie veut fonder une religion qui concilierait toutes les confessions du monde. Son rêve est de devenir prophète et d’abolir la violence. Il est un vagabond qui suit sa route d’une ville à l’autre où il est successivement raillé par les habitants qui ne croient pas en sa mission : « Tu arrives un peu en retard, monsieur le Prophète. On t’attend plus » (A, 61), ou : « C’est trop tard pour redresser le monde. Y a qu’un dieu : l’argent » (A, 65). Chassé d’un petit village au nom de Saint-Bourg, le Messie est accueilli dans une ferme voisine, un vaste domaine dont le propriétaire embauche les vagabonds. La communauté des marginaux y vit dans une espèce d’entrepôt situé à la lisière de la propriété. La petite société est composée d’originaux qui se sont retirés du monde et n’ont plus d’attaches avec la civilisation urbaine. Le Messie visite la ferme, guidé par Loe, un homme dégingandé qui essaie de cacher sa jambe de bois. Il rencontre aussi Dic le poète, Majesté dont le rêve est d’avoir une petite maison au bord du lac, Matao qui a quitté sa famille en quête de la liberté, Llor, un géant qui est un intermédiaire entre les vagabonds et le propriétaire du manoir. Parmi les locataires du hangar, il y a aussi un colosse taciturne nommé Wahch qui passe son temps à sculpter de petites statuettes d’hommes nus qui offensent la morale du Messie. Wahch s’intéresse particulièrement à un garçon de douze ans, recruté à la ferme après l’arrivée du Messie. Les habitants de l’entrepôt appartiennent à la classe des Soumen, hommes en marge de la société, méprisés par les villageois, entre autres par Fred de Saint-Bourg : « Dans l’Évangile, enchaîna Fred en ricanant, c’est écrit qu’y a trois choses qui puent un peu plus que les autres. Y a les charognes (il comptait sur ses doigts), y a les égouts et… y a les soumen ! 20 C’est écrit dans l’Évangile : Y a les charognes, y a les égouts et y a les SOUMEN! » (A, 36) 33 . Les Soumen ne quittent presque jamais la ferme. Ils sont condamnés à vivre hors des centres de population dont l’accès leur est interdit. Les jours de congé, ils s’aventurent chez Tata la Grosse qui tient une maison de tolérance où ils peuvent fréquenter les femmes. Ils n’ont pas de famille ni de projets pour le futur. L’horizon des Soumen se limite au présent et au quotidien. Ils ont renoncé à leur existence traditionnelle suite aux événements traumatisants qu’ils essaient d’oublier. Les Soumen peuvent observer que le Messie n’est pas un prophète. « Llor avait raison ; tu peux pas être un prophète. Ta mère, c’était pas une sainte… ta mère, c’était une putain » (A, 203), lui lance Dic dans un accès de colère. Amen ! suit le schéma du roman d’apprentissage : le héros découvre son passé et apprend que le monde sans violence n’est pas possible. Quand le Messie constate que le garçon nouvellement admis au manoir a été kidnappé par Wahch, il se lance à leur poursuite. La découverte d’une grotte où Wahch s’apprête à abuser du garçon, « parfait Souman en germination » (A, 185), provoque un choc suite auquel le Messie se rappelle la mort de sa mère et son séjour en bagne. Il abat Wahch, sauve le gamin et reçoit une vision de l’ange Gabriel qui lui assure qu’il peut toujours devenir prophète s’il prête aux gens un monde sans violence. Compte tenu du fait que le Messie a passé douze ans en prison et que le garçon sauvé avait aussi douze ans, ce dernier devient une figure de rédemption. Il permet au Messie de racheter ses péchés et de devenir un véritable prophète. Dans De l’autre côté de la ville, le personnage central est remplacé par un couple de vagabonds. Il s’agit de Lord de Housenchuck et d’Otter S. Brugg qui installent une tente sur le terrain vague au sortir de la ville de Sutterhells. Recherchés par la police, ils essaient de se cacher loin des regards des habitants de la ville. Ils sont aussi des Soumen : « T’a jamais quitté le Soumanland » (DCV, 25), reproche Otter à Lord. Ils vivent de l’autre côté de la ville, en dehors de l’agglomération et loin de la civilisation. Le Soumanland est plutôt un état d’esprit qu’un pays défini sur la carte. C’est aussi bien l’habitude d’une vie morne et un renoncement à un ailleurs que la peur du changement et du nouveau, incarnée le mieux par Lord qui a choisi l’ignorance et l’abnégation, contrairement à Otter qui commence à rêver d’une vie meilleure. La vie au Soumanland siginifie alors l’abandon de l’espoir, l’existence en marge du monde et l’habitude du manque. Le Soumanland se trouve partout où les gens n’ont 33 Le nom des Soumen dérive du français et de l’anglais et signifie un « sous-homme ». Il obéit aux règles de la grammaire d’anglais – d’où « Souman » au singulier et « Soumen » au pluriel. 21 plus la possibilité de rebondir. Il est question à la fois d’un espace dont l’espérance a été bannie et d’un lieu au sortir de chaque grande ville dont les habitués n’ont plus d’aspirations. L’amitié de deux vagabonds date de l’enfance, où ils s’étaient rencontrés dans la rue. À l’époque Lord, âgé de douze ans, lavait les voitures des grands messieurs et Otter, gamin de sept ans, cirait leurs bottes. Ils se sont mis ensemble pour ne plus devoir rendre de services aux autres. L’âge de douze ans est encore une fois symbolique. Au moment de choisir le vagabondage, Lord avait douze ans et son choix est devenu irrévocable. Il ne veut plus renoncer à son statut du Souman, le seuil de douze ans étant un point du non-retour. Quant à Otter, plus jeune, il s’inquiète de plus en plus de la morosité de son existence et découvre la vie jusque-là cachée par son ami : « Vois-tu, Lord de Housenchuck ? Avec toi, j’ignorais tout » (DCV, 114). Le patronyme de Lord souligne son inertie. Il opte pour l’espace domestique du dépotoir (« house », maison en anglais) au lieu de choisir l’espoir incertain de la ville. Il est incapable de vivre sans Otter : « Otter est toute ma vie. J’arriverai pas à vivre sans lui. Il est tout pour moi. […] C’est Otter mon habit. C’est Otter ma pudeur. C’est Otter ma décence » (DCV, 71). Le lecteur ignore la cause de l’indolence de Lord. Le héros khadraïen s’est habitué à son manque de vigueur et d’énergie intellectuelle. Une quarantaine d’années de vagabondage l’ont mis dans une atonie qu’il n’essaie pas de vaincre. « Lord » n’est pas un titre, mais un prénom qui souligne de manière dérisoire le statut inférieur du « vulgaire vagabond » (DCV, 56). Son destin est tracé à l’avance et si Lord n’arrive pas à dépasser sa condition de l’exclu, il veut que son ami reste aussi un Souman. La souffrance s’avère le moteur principal des actions humaines au Soumanland. Les deux rôdeurs ne sont pas les seuls habitants du terrain vague, qui accueille aussi une bande dont le chef est El Gonsho, « étranger venu d’un pays que secouaient sans trêve des coups d’État » (DCV, 53). El Gonsho dirige un groupe des Soumen : Jésus-Maria The Short, né à Saint-Bourg, ignorant son passé et ne sachant pas comment il s’est retrouvé au dépotoir, Farm le Rabougri, ancien pensionnaire de l’hôpital psychiatrique qui avait tué sa femme et l’épicier du coin, les trois frères Guess, hommes sans passé et sans famille, sous la tutelle d’El Gonsho, Eg Pythagore, abandonné par la mère dans une décharge publique et élevé par un vagabond. Le groupe d’El Gonsho est complété par Sam qui est le seul Souman à fréquenter la ville. Puisque l’errance est son propre choix, il essaie de former un syndicat de mendiants, mais les vagabonds de Sutterhells rejettent cette idée. C’est pourquoi Sam arrête de se présenter dans la rue pour demander de l’aumône et décide de joindre librement la bande d’El Gonsho. 22 Otter prend conscience du vide qui l’entoure après une quarantaine d’années de vagabondage et veut dépasser sa condition. D’où son projet messianique de mourir d’une façon extraordinaire pour sauver l’humanité : Je vois une falaise impressionnante qui se hisse sur une mer houleuse. Une falaise d’au moins un kilomètre d’altitude. Toute blanche et raide, raide comme une palissade. Et au beau milieu de cette gigantesque façade, il y a un tronc d’arbre qui surgit en ramifiant ses branches. Des branches nues et sombres. […] Sur une des branches, il y a une corde. Et au bout de cette corde, il y a un pendu. Ce pendu a les mains et les pieds liés. […] Ce pendu sera une énigme impérissable. Personne ne la résoudra (DCV, 35-36). Il espère que le mystère d’un suicidaire pendu avec les mains ligotées occupera les gens au point qu’ils pourront renoncer à leurs préoccupations : les savants arrêteront de perfectionner les bombes et les généraux d’envoyer les soldats au front. Le rêve d’Otter est de devenir « ce cadavre-prophétie » (DCV, 37) qui fera disparaître le mal et la souffrance. Obsédé par sa vision, il ne cesse pas de tracer sur le sol un dessin représentant la falaise avec un pendu. Intrigué par l’apparition de deux vagabonds sur le terrain vague, Sam découvre leur attitude hostile envers les femmes : « Une femme ça a un arrière-goût de faillite. C’est elle qui engendre les maux de la terre » (DCV, 86), dit Lord. Sam présente Otter à une certaine Bretty Darling grâce à laquelle le vagabond découvre l’intimité et l’exaltation. Otter rejette son plan de mourir sur la falaise et décide d’épouser Bretty tandis que Lord refuse de l’accepter et quitte le terrain vague. Il est accompagné par son ami jusqu’à la falaise située derrière le dépotoir. Là, Lord fait tomber Otter et saute lui-même dans l’abîme. Quitte à choisir la mort, Lord ne permet pas à son compagnon de rejoindre la société symbolisée par le foyer conjugal. Le dernier volet de la trilogie suit le même schéma narratif. L’Olympe des Infortunes est aussi l’histoire d’un couple des vagabonds : Junior le Simplet et son protecteur Ach le Borgne. Ils vivent sur une décharge située entre la mer et la ville. Ses frontières sont donc délimitées par la jetée qui s’avance dans l’eau et la ligne de démarcation de la ville. Ach veille à ce que son protégé ne quitte pas le dépotoir et ne s’abandonne pas dans la cité : « C’est ici ton bled, Junior. Ici, tu es chez toi » (OI, 19), explique-t-il à son compagnon. Il le met en garde contre la vie urbaine : « C’est pas les mirages de la ville qui te jouent des tours, des fois ? » (OI, 31). Ach et Junior ne vivent pas seuls au dépotoir. Une population d’originaux de toutes espèces occupent cet espace. Bliss est un solitaire rustre qui adore observer les couchers du soleil avec l’espoir d’ « un signe stellaire qu’il serait le seul à pouvoir interpréter » (OI, 26). Sa grossièreté exaspère Ach qui essaie de fonder une certaine solidarité entre les vagabonds, 23 sapée par les refus de Bliss. Son caractère malin est souligné par le prénom qui signifie en arabe « diable ». Un peu à l’écart de Bliss vit Haroun le Sourd qui doit son sobriquet au fait de n’écouter personne. Jour après jour, il essaie de déterrer un grand tronc d’arbre, recouvert systématiquement de sable par la montée des eaux. La seule femme au dépotoir est Mama qui s’occuppe de son compagnon Mimosa, vieillard immobile et permanent ivrogne qu’elle transporte sur une brouette. Mimosa est « un reliquat existentiel insoluble ; un produit social non identifiable, sans traçabilité ni mode d’emploi » (OI, 90). Il incarne le misérabilisme et la vie réduite aux fonctions élementaires. Son seul souci est de demander à boire à la bande du Pacha qui règne sur la décharge. Le Pacha est un « briscard tonitruant » (OI, 65) amoureux de son souffre-douleur Pipo dont la disparition le met en détresse. Les membres de la bande essaient de retrouver l’amant du patron. Il y a parmi eux : les frères Zouj, sans âge et sans histoire, adoptés par le Pacha ; Dib qui ne cesse pas de compâtir à son chef ; Aït Cétéra, nommé le Levier parce qu’il n’a qu’un bras ; Négus, le plus indépendant de la bande. Ils occupent la jetée d’où le Pacha étend son pouvoir sur la décharge. Il retrouve sa quiétude au moment du retour de Pipo qui s’était aventuré dans la ville dans l’espoir de changer sa vie. L’arrivée de Pipo est un aveu de faiblesse et une preuve de l’impossibilité de réussir dans la cité, dans l’univers hostile de la civilisation. L’harmonie de la vie sur le terrain vague est bouleversée par l’apparition deux ex machina de Ben Adam, homme éternel qui descend du ciel et prêche aux clochards la possibilité d’une vie meilleure. Il est un géant en une soutane blanche qui essaie de convaincre les vagabonds de revenir à la société. Son discours basé sur les aphorismes séduit Junior qui commence à échapper à l’influence d’Ach. À force d’écouter Ben Adam, Junior commence à oublier la morale des Horr développée par son protecteur. Il décide de joindre la civilisation de la ville. Pourtant, à l’instar de l’expérience de Pipo, son aventure se termine par un échec. Après un séjour dans une prison pour les vagabonds, Junior revient chez les siens et décide de ne plus quitter le dépotoir. Les péripéties des marginaux permettent à Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra de créer un univers cohérent régi par un code précis de conduite qui met en relief la spécificité du Soumanland et la dignité de ses habitants. 24 Morale des exclus L’enjeu le plus important de la trilogie SDF est de contruire le système de valeurs des gens exclus de la société. La liberté, la dignité et l’authenticité en sont les éléments constitutifs. La quête de la liberté est à la source du vagabondage de Matao de Amen ! qui mène une vie en route. L’errance est un défi lancé au monde par celui qui court « cette jument fallacieuse, fuyante comme un mirage, que les superstitieux appellent : ‘Liberté’ » (A, 111). Matao est partout chez lui et affronte le destin sans peur. Sa décision de quitter le foyer familial s’explique par le refus de vivre dans la misère : Né à Aggenville aux premières lueurs de ce siècle, il comprit rapidement que sa mission en ce bas- monde ne réjouirait pas un damné éternel. De famille indigente – Souman de père et de mère – il vit son père hanter les entrailles d’une mine de charbon avant de périr misérablement sur une paillasse pouilleuse pour avoir trop vécu dans les tombes. « Le travail des mines nous permet de nous familiariser avec le royaume de l’éternité. Maintenant que je vais mourir, je ne crains plus les ténèbres de l’Inconnu. Retourner à la terre n’est pour moi qu’une façon comme une autre de retourner dans la mine ». Telles furent les dernières paroles du moribond (A, 111). Habituellement, la naissance au début du siècle est interprétée comme un signe d’espoir. Le nouveau siècle apporte de nouveaux rêves. Pourtant, ce n’est pas le cas de Matao, Souman déclassé qui n’arrive pas à se détacher de la terre. Le rapport à la terre, seule source de survie, souligne l’irrévocabilité du destin qui l’indigne. Matao est une figure de révolte contre le manque de débouchés et la stagnation. Il se met en route pour briser le cercle des générations condamnées à vivre trop près de la terre. Il ne veut pas suivre la voie de son père qui s’est mis dans la tombe déjà avant sa mort. Sa recherche de liberté est aussi celle de la dignité dont les principes sont exposés par Llor. Les Soumen retrouvent leur dignité grâce à la lecture : « À ce moment-là, mon pauvre Matao, les bouquins commencent à te raconter des légendes que ta douce grand-mère ne connaissait pas » (A, 133), explique Llor. La lecture provoque un roulement, un déclenchement, qui envahissent l’homme et lui permettent de se révolter. Elle est un apprentissage de la nouvelle langue qui sert à parler au nom de la révolution. L’analphabétisme des Soumen les lie à la terre, aux occupations qui n’exigent pas de qualités mentales. C’est pourquoi le Messie tient tellement à apprendre à lire. La révolution prêchée par Llor s’apparente à la révolte définie par Camus. L’homme révolté camusien s’oppose à l’humiliation et au sentiment d’impuissance pour assouvir sa soif de fraternité. La révolte relève de l’aliénation d’un individu qui a un caractère 25 communautaire. D’où les essais de Sam de De l’autre côté de la ville de fonder un syndicat de vagabonds. Sam interdit de mépriser les Soumen et défend leur honnêteté : « Nous avons divorcé d’avec le mensonge et les machinations » (DCV, 75) dit-il. Le mérite des clochards est d’avoir rejeté les illusions offertes par la civilisation et la société. Sam a une conscience aiguë de sa condition d’infortuné, mais continue de se révolter : « Nous n’sommes pas heureux. Nous sommes malheureux mais nous nous en foutons » (DCV, 75). La noblesse des Soumen tient au fait qu’ils rappellent aux représentants de la société leur propre vulnérabilité. Les vagabonds ne sont pas inférieurs, mais ils ont renoncé aux femmes et à la fortune suite à un accident ou à un hasard. La présentation de leur existence souligne plutôt l’égalité des hommes qui peuvent tous devenir des Soumen à n’importe quel moment difficile de la vie. Le système de valeurs des rôdeurs est développé aussi par Ach le Borgne qui refuse de se désigner en tant que SDF et invente un nom pour les habitants du dépotoir : les Horr. Un Horr est surtout un homme libre, celui qui se trouve en dehors de la ville, hors la civilisation. Le vagabondage est son choix et non le résultat d’une malchance. Le terrain vague est une terre des clochards, libre de toute contrainte imposée par la cité : « Ici, où tout est permis, où rien n’est interdit… » (OI, 21). Un Horr tient toujours à sa parole et vit dans l’authenticité qui n’est pas menacée par les slogans publicitaires qui peuplent la ville. La trilogie SDF de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra est donc une tentative de sensibiliser les lecteurs au sort des plus démunis. Cette tâche morale assignée à la littérature traverse l’œuvre khadraïenne pour unir les deux textes des années 1980 avec L’Olympe des Infortunes de 2010. L’écrivain a défini explicitement la dimension éthique de son projet : Qui sont ces SDF ? Nous les croyons à la marge de notre monde. Pour moi, ils en sont l’essence même. Ils sont la preuve de l’inconsistance de nos certitudes, de notre vulnérabilité. Il y a parmi ces « déracinés », des gens qui avaient nourri des ambitions folles, des rêves énormes. Ils avaient des projets, les moyens de les réaliser, une famille, une adresse, une existence remplie. Que s’est-il passé pour que, d’un coup, leur monde s’écroule, leurs attaches rompent ? S’agit-il d’une démission, d’un désistement, d’une faillite ? J’ai écrit mon roman [L’Olympe des Infortunes] pour tenter de répondre à ces interrogations. Je perçois, dans le renoncement, comme une menace qui nous attend tous au tournant : un amour trahi, un boulot perdu, une promotion ratée, une délocalisation, et tous nos repères fichent le camp 34 . Il s’en suit que l’intention majeure de la trilogie SDF est d’étudier la genèse du renoncement, d’analyser les causes de l’abandon de la vie sociale. Dans la vision développée 34 Y. Khadra, « Les SDF sont l’essence même de notre monde » (propos recueillis par Maud Vergnol), L’Humanité Dimanche du 14 janvier 2010. 26 par Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra, le renoncement devient un péché capital et la rédemption est toujours possible. Quelle que soit l’origine de l’abdication de leurs ambitions, la conduite des Soumen prouve que le dépouillement est finalement volontaire, que la capitulation est un choix. Les héros du cycle du vagabondage sont soumis au principe éthique de rebondir et au devoir de prendre un nouveau départ. La trilogie SDF est une métaphore de la vulnérabilité du monde contemporain où une multitude de facteurs peut atteindre la stabilité de l’individu. L’écrivain en souligne surtout ceux qui sont liés à la situation économique : perte de travail, manque de débouchés professionnels ou délocalisation. Cette interprétation inscrit le cycle du vagabondage dans le contexte de la crise mondiale au début du XXI e siècle. Bien que l’exclusion et la fragilité de l’individu soient ses thèmes préférés, Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra n’y est revenu qu’après une vingtaine d’années, au beau milieu de la crise financière : rappelons que L’Olympe des Infortunes a été publié en 2010, tandis que le premier volet du cycle en 1984. Les analogies établies entre le Soumanland et l’état du monde contemporain témoignent du caractère universel de la trilogie khadraïenne qui s’applique à la description des différentes formes de l’exclusion dont le point commun est l’obligation de chercher une échappatoire. Cette universalité est inhérente au genre de la fable philosophique. Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra réussit à garder la portée universelle de son cycle grâce à l’introduction du couple des vagabonds qui ne cessent pas de dialoguer. Le lecteur apprend l’essentiel de l’histoire des héros par l’intermédiaire des dialogues qui servent aussi à présenter les principes de la philosophie des marginaux. Les propos de Lord et Otter dans De l’autre côté de la ville et ceux de Junior et Ach dans L’Olympe des Infortunes occupent de larges parties du texte. Ils acquièrent une dimension quasi-philosophique grâce à la méthode maïeutique d’Ach qui, à l’instar d’un Socrate, explique à Junior les axiomes de la morale des Horr : – Qu’est-ce qu’un Horr, Junior ? – Un clodo qui se respecte, Ach. – Il marche comment, un Horr, Junior ? – Il marche la tête haute, Ach. – Et toi, comment tu marches, Junior ? – Je marche la tête haute. – Parce que tu as choisi de vivre parmi nous. […] Est-ce qu’on a besoin des Autres, Junior ? – On n’a besoin de personne, Ach. – Est-ce qu’on a des créanciers au cul, Junior ? – Non, Ach, même si j’ignore ce que ça veut dire crévancé. – Nous vivons pour nous-mêmes, et ça nous suffit (OI, 20-21). 27 Les entretiens avec son protégé servent à Ach à souligner la fierté des marginaux, à défendre leur honneur et à apprendre à Junior qu’un Horr est toujours digne du respect. Ils permettent aussi de maintenir Junior dans l’ignorance et d’attiser son dégoût de la ville et de la civilisation. Ach méprise la cité et use de son savoir et de son expérience pour garder son jeune compagnon près de lui. Il suit la même stratégie que Lord de Housenchuck qui met en relief les côtés néfastes de la civilisation urbaine. D’où le traitement de l’espace basé sur l’opposition du dépotoir et de la ville. Étude de l’espace Le genre du conte philosophique se caractérise justement par l’approche spéciale de l’espace et du temps 35 . L’espace dans les récits sur les exclus est un lieu neutre et le temps – une réalité sans ancrage dans une époque historique. Le pays des Horr n’est pas identifiable sur la carte. Il s’agit d’un microcosme universel dont le tableau est peint grâce à la forme littéraire de la parabole. Le Soumanland est une métaphore de l’exclusion qui valorise les marginaux, quelle que soit la cause de leur chute : échec amoureux, perte de travail, accident, malchance ou maladie. Les deux premiers volets de la trilogie SDF de Mohammed Moulessehoul suivent le schéma de tout récit fictif qui s’inscrit dans l’imagination comme un voyage dans l’espace et qui commence souvent par un déplacement du héros 36 . Le Messie et Lord avec Otter quittent les routes de l’errance et entrent dans l’espace clos de la ferme ou du dépotoir. Contrairement à la ville, c’est un lieu plat, une surface sans aucun élément saillant. Dans L’Olympe des Infortunes, il s’agit de la plage séparée de la ville par une frontière dont le dépassement pose un grave danger : « Bien sûr, on est restés à la périphérie de la ville pour éviter des rafles, car au-delà de la ligne de démarcation, c’est le non-retour, mais on n’a ménagé aucun effort ni aucune piste pour retrouver le disparu » (OI, 65), précise le narrateur à propos des recherches de Pipo. La décharge où vivent les clochards est donc un lieu qu’on ne peut pas quitter, un huis clos dont l’essai de sortir aboutit à la tragédie ou à la mort. Lord et Otter meurent dans l’abîme, Junior revient de la ville amputé d’une jambe. Le domaine dans Amen ! ou le terrain vague dans L’Olympe des Infortunes représentent le type de l’espace romanesque décrit sous 35 R. Bourneuf, R. Ouellet, L’univers du roman, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Littératures modernes », 1972, p. 125. 36 P.-L. Rey, Le roman, Paris, Hachette, 1992, p. 170-171. 28 le nom du désert. Il s’agit d’une grande étendue éloignée du port d’attache, d’un endroit de perte où l’on peut se cacher 37 . En somme, c’est un lieu idéal pour les héros du cycle du vagabondage qui ont quitté la société. Il leur sert de refuge, mais influence aussi leurs motivations et les imprègne de son ambiance lourde et contraignante. Aux yeux des rôdeurs, le plus grand mérite du dépotoir est de ne pas ressembler à la ville, incarnation des valeurs qu’ils avaient rejetées : développement et efficacité. La cité est avant tout un lieu de dépersonnalisation où chaque Souman ou Horr doit s’attendre à être enfermé en prison. L’opposition entre la ville et l’espace campagnard de la ferme et du terrain vague résulte en partie des structures profondes de l’imaginaire maghrébin qui associe aux centres urbains les valeurs négatives et à la campagne – celles de la maternité et de la tradition 38 . Il serait pourtant abusif de restreindre l’interprétation de la trilogie SDF à la volonté de dire l’âme algérienne. Le projet de Mohammed Moulessehoul est consacré à toute forme d’exclusion, quelle que soit sa nature. Si l’influence des motifs traditionnels de la littérature algérienne n’est pas discutable, il n’en reste pas moins vrai que l’univers du cycle du vagabondage est avant tout une réalité abstraite. Compte tenu de sa platitude, l’espace réservé aux Souman s’apparente à la plage dont il est question précisément dans L’Olympe des Infortunes. La décharge située entre la jetée et la ville est une surface lisse où les différents éléments communiquent entre eux. Le soleil, le ciel, l’air, la mer et la terre forment une continuité qui souligne l’horizontalité de l’espace : Le soleil s’enlise inexorablement dans la mer. Il a beau s’agripper aux nuages, il ne parvient pas à empêcher la dégringolade. On voit bien qu’il déteste se prêter à cet exercice de mise en abîme, mais il n’y peut rien (OI, 25). Le soleil est punaisé à ras l’horizon, et il ne se passe rien sur la jetée (OI, 57). La mer est calme et le ciel d’un bleu lustral (OI, 156). Le caractère indéchiffrable de la plage répond à son « innocence temporelle » 39 . Elle contribue alors à l’universalisme du récit, à sa dimension métaphorique. Le terrain vague est une place atemporelle par excellence. Il est aussi un espace sans femmes. Rencontrer une femme signifie pour les Soumen quitter leur huis clos. Même si les habitants de l’entrepôt dans Amen ! ou les héros de De 37 H. Arnt, « Espaces littéraires, espaces vécus », dans : Sociétés, 74/avril 2001, p. 57. 38 C. Bonn, La littérature algérienne de langue française et ses lectures. Imaginaire et discours d’idées, Sherbrooke, Éditions Naaman, 1974, p. 26. 39 Expression de Bernard Dort ; cité dans : G. Jean, Le roman, Paris, Seuil, 1971, p. 192. 29 l’autre côté de la ville peuvent fréquenter les femmes dans une maison de tolérance ou dans la ville, la féminité telle quelle est exclue de leur espace. Elle symbolise le retour à une vie meilleure, à la stabilité. Quand Otter rencontre Bretty pour la première fois, elle lui offre un bain comme si elle voulait le laver de son ignorance et de ses préjugés contre les femmes. La maison tenue par Tata la Grosse où se rendent Matao et Llor est séduisante parce que les femmes sentent bon et l’on ne se bagarre pas en leur compagnie. Lord de Housenchuck et Ach le Borgne incarnent le mieux l’attitude hostile contre les femmes qu’ils essaient d’imposer à Otter et à Junior. Leur peur des femmes résulte de l’incompréhension et de l’inaptitude à rejoindre la société. C’est pourquoi les femmes dans la trilogie SDF sont soit des prostituées, soit des furibondes comme Mama dans L’Olympe des Infortunes : Mama est un bout de sucre ; on la mettrait dans un verre d’eau qu’elle fondrait, sauf qu’elle est un peu parano. On lui demanderait l’heure qu’il est qu’elle y décèlerait une insinuation désobligeante et, après, on ne pourrait plus l’arrêter. Ach l’appelle « la boîte de Pandore ». La meilleure façon de la garder fermée est de ne pas lui adresser la parole (OI, 58-59). Bien qu’il soit abusif de reprocher à Mohammed Moulessehoul une vision conservatrice de la femme dans le cycle du vagabondage, le portrait qu’il en donne anticipe d’une certaine façon la controverse levée par le tableau des femmes dans ses romans policiers. Nous allons y revenir dans le chapitre consacré à la série policière de cet auteur. Signalons pour l’instant que le mécanisme employé dans la trilogie SDF consiste à restreindre le point de vue à celui d’un vagabond recroquevillé sur lui-même et nourri d’idées reçues. Les vagabonds ne peuvent accéder ni aux bonheurs d’une relation sentimentale, ni aux acquis de la civilisation. Ils sont soumis à l’exclusion au sens spatial. Les Soumen sont enfermés dans un lieu où ils subissent une forme de violence qu’est l’ostracisme. Tenus à l’écart de la ville, ils occupent l’espace qui diffère de tous les autres et qui les contredit – une hétérotopie. Il s’agit d’un lieu qui se situe hors de tous les lieux et qui conteste l’espace où vit l’homme contemporain. L’hétérotopie est réservée le plus souvent aux individus dont le comportement s’écarte de la norme sociale. Les Soumen et les Horr ressemblent aux habitants des maisons de repos, des cliniques psychiatriques et des établissements pénitentiaires. Il n’y a pas de place pour eux au sein de la société. Selon Michel Foucault, l’hétérotopie juxtapose en un seul lieu plusieurs espaces incompatibles et se caractérise par un système d’ouverture et de fermeture particulier 40 . Le terrain vague décrit par Mohammed Moulessehoul-Yasmina 40 M. Foucault, « Des espaces autres », dans : Dits et écrits, t. IV, Paris, Gallimard, 1994, p. 752-762. 30 Khadra s’inscrit dans le même contexte. Il réunit plusieurs types humains dont le seul trait commun est l’exclusion : anciens militaires, vieillards, jeunes désœuvrés, malades, orphelins et célibataires. Ils constituent des communautés à l’instar de la bande d’El Gonsho ou celle du Pacha et ils se mettent en couple pour survivre comme Lord et Otter ou Ach et Junior, ou tout simplement, choisissent la solitude comme Bliss. La décharge est un espace autre qui les accueille grâce à son caractère hétéroclite et à sa capacité d’absorption. Elle est un amalgame composé de biographies ratées, un assemblage qui doit son unité à la perte et au manque vécus par les vagabonds. Son éloignement de la cité la rend accessible aux personnalités inconciliables : le Messie et Wahch, Ach le Borgne et Bliss, le Pacha et Pipo. L’hétérotopie se distingue aussi par le mode d’accès particulier. Il y a deux façons d’y parvenir : soit on y est contraint, soit on se soumet aux rites de passage. En fait, les vagabonds remplissent les deux conditions. Ils sont condamnés à vivre en dehors de la cité comme le Messie, chassé des villages qu’il a successivement visités, ou comme Junior qui revient de la ville amputé d’une jambe. Ils subissent aussi une espèce de céremonie d’initiation : le Messie est introduit au manoir par Loe qui lui raconte l’histoire du domaine et par Llor qui lui explique les règles de vie à la ferme. Il en est de même avec Junior qui suit les leçons d’Ach sur l’honneur des Horr. Le dernier trait distinctif de l’hétérotopie est lié au découpage du temps. C’est la rupture absolue avec le temps dit traditionnel qui met l’espace autre en marche. La résignation des vagabonds et le rythme monotone de leur vie sont un signe de leur exclusion temporelle. Le traitement du temps est un autre moyen de marginalisation des héros khadraïens. Étude du temps Le refus d’appartenir à la société entraîne inévitablement l’abandon du système de notation du temps des gens de la ville. Le quotidien des clochards est structuré par les levers et couchers du soleil. D’où l’importance accordée par le narrateur aux descriptions du matin et du crépuscule. Le jour et la nuit sont les seuls repères des vagabonds : « D’ailleurs, il n’y a pas d’heures chez nous. Il y a le jour, il y a la nuit, et c’est tout » (OI, 20), remarque Ach le Borgne. La temporalité dans la trilogie SDF sert à renforcer la différence entre les terrains vagues et la cité où le rythme de la vie est plus structuré. Le temps quotidien des Soumen et des Horr est une accumulation d’heures sans qu’il mène à un but, sans qu’il ait une finalité. 31 Leur exclusion temporelle consiste en un manque de projets pour le futur. Leur perspective est limitée au présent qu’ils vivent et au passé dont ils essaient d’élaborer les éléments. Quand le Messie visite pour la première fois la ferme, Loe lui explique qu’il n’en voit que la banlieue. La propriété a les allures d’un royaume qui s’étend sur un grand territoire. Telle est, d’ailleurs l’impression du Messie qui compare le domaine à un immense pays. Loe lui raconte alors l’histoire du terrain où les guerres et conquêtes succédaient aux moments de paix : « Il y eut bien sûr la guerre et Ugus céda son trône à Yugataga qui se fit empereur des Tobb. Le pays connut alors la science, l’astronomie, la musique et la polygamie. Une nation naquit » (A, 75). Il introduit ainsi le thème du temps qui est une notion-clé pour la compréhension de la littérature maghrébine ou africaine en général. La notion du temps sert à l’auteur algérien à dire son identité nationale ou culturelle 41 . La phrase de Loe « Une nation naquit » est un écho du fameux roman de Kateb Yacine, Nedjma, où l’un des personnages, le patriarche algérien Si Mokhtar, apprend à son élève Rachid : « […] tu penses peut-être à l’Algérie toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore » 42 . La substitution de la tribu par la nation est liée au changement de la conception du temps. Ce procédé permet d’abandonner le temps mythique pour entrer dans le temps historique, de remplacer la tradition par l’histoire 43 . L’événement qui est à l’origine de ce processus est souvent une guerre ou un déclenchement de violence 44 . En fait, le temps de la trilogie SDF est celui de l’après-guerre. Les Soumen évoquent souvent dans leurs conversations un conflit sans que le lecteur sache de quelle guerre il est question. Dans Amen !, Loe mentionne une guerre qui s’inscrit dans l’historiographie du domaine et Majesté se plaint : « La guerre m’a tout confisqué » (A, 113). Les débuts de la bande d’El Gonsho remontent aussi à un temps de violence : « Le destin qui l’avait conçue, n’avait pas de suite dans les idées. Il l’avait rassemblée dans les bois de la plage, pendant la guerre, et l’avait carrément oubliée » (DCV, 53). Peut-être est-il question d’une bataille qui a repoussé les vagabonds hors les portes de la ville ou d’un conflit dont les vétérans périssent aux dépotoirs, oubliés par la société. De toute façon, la référence abstraite à la guerre est un indice qui pose les fondements de l’historiographie des Soumen et contribue ainsi à souligner 41 N. Lajri, « Le temps, la mémoire et la nostalgie dans le roman africain », dans : M. R. Bougerra (dir.), Le temps dans le roman du XX e siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, p. 85. 42 Y. Kateb, Nedjma, Paris, Seuil, 1996, p. 121. 43 C. Bonn, Kateb Yacine. Nedjma, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 49-50. 44 Ainsi Kateb Yacine lui-même a-t-il lié la littérature et la politique après avoir vécu la répression des manifestations algériennes par l’administration coloniale le 8 mai 1945 à Sétif. Ibidem, p. 10. 32 leur dignité. Les vagabonds sont dotés d’un passé comme les gens de la civilisation urbaine. L’évocation de la guerre explique aussi les causes de leur exclusion. C’est la guerre qui les a privés de tous leurs biens. Elle est un événement traumatisant qu’il faut oublier. En effet, la mémoire des marginaux khadraïens est marquée par une tentative de l’oubli de ce passé douloureux. Ils essaient de l’effacer pour vivre leur présent. Il en est ainsi avec le Messie qui passe sous silence l’assassinat de sa mère pour s’intégrer à la société ou avec Ach le Borgne qui cache son passé du mari et du père de famille pour vanter la vie vagabonde. Pourtant, ils récouvrent leur mémoire au moment où leur vie en route est mise en cause. Confronté aux lumières d’une fête dans la cité, Ach se rappelle sa vie d’autrefois : « Eh bien, ça a été tout drôle pour moi aussi… comme si je sortais d’un profond coma. D’un coup, ça m’est revenu » (OI, 189), confie-t-il à Junior. Ach revoit alors son village d’enfance, ses voisins et les membres de sa famille. Pour retrouver ce passé ancien, il doit oublier son passé récent. Il revient aux sources de son malheur, au moment de faiblesse où il a trompé sa femme et ensuite perdu sa famille. Dans Amen !, le Messie suit le même schéma : dans un état de choc, il se souvient du drame qui est à l’origine de son bagne. « Le Messie eut un haut-le- cœur et s’agrippa à une branche pour ne pas s’écrouler. Il écarquilla des yeux incrédules ; dans sa tête déferlèrent brusquement des méandres fulgurantes » (A, 212). Il voit la nuit de la mort de sa mère et les gens qui le montrent du doigt. Le Messie se rappelle son séjour en prison et ses chaînes. Il subit une espèce de révélation. Les deux cas s’apparentent à la forme de l’oubli décrite sous le nom du retour 45 . Le retour permet de retrouver le passé perdu en oubliant le présent. Il reste très proche de la possession qui donne au possédé un surcroît d’identité. Le retour est accompagné d’un choc qui fait oublier le présent pour renouer avec les souvenirs profonds. C’est pourquoi il se termine par le recouvrement des esprits. La vision d’Ach est décrite comme un coma et celle du Messie comme un vertige. Le narrateur d’Amen ! précise ainsi les sentiments vécus par le Messie : « Quand il revint à lui, le gamin était étendu dans son coin, évanoui. Il avait vomi et des rus spongieux dégoulinaient encore sur sa poitrine » (A, 214). Le retour est possible à accomplir sous condition : effacer le dernier passé. D’où l’amnésie des vagabonds qui subissent une perte de conscience au moment de revenir à leur mémoire profonde. Les deux épisodes mettent en relief l’identité maintenue des héros khadraïens et soulignent la continuité dans la vie des vagabonds. En restituant leur passé et leur dignité, ils participent ainsi du 45 M. Augé, Les formes de l’oubli, Paris, Éditions Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque », 2001, p. 76-77 et suivantes. 33 travail de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra qui donne une vision morale de la vie des exclus. L’attention portée aux exclus, le caractère universel de l’espace et du temps, la critique de la ville et la peinture controversée des personnages féminins sont les éléments les plus importants du cycle du vagabondage. Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra pose les fondements de l’éthique des rôdeurs en soulignant que la rédemption est constamment possible, que l’homme a « le devoir de rebondir » (OI, 148). Il se présente en tant qu’écrivain humaniste qui assigne à la littérature une valeur morale. Son premier projet littéraire est conçu dans le souci d’échapper à la contrainte de la réalité et de la violence au profit des principes universels. Pourtant, l’écrivain ne réussit pas à peindre un monde sans violence. Il s’avère qu’elle est inhérente au monde métaphorique des Soumen qui sont exposés aux différentes formes de l’exclusion. Ainsi la tension identitaire se dégage-t-elle : bien qu’il essaie de prouver que la littérature algérienne n’est pas condamnée à se nourrir de la violence, Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra reste un chroniqueur de la barbarie. Le retour au thème de la dignité des exclus avec la publication de L’Olympe des Infortunes en 2010 n’a pas de suite dans la production khadraïenne. Bien au contraire, l’écrivain replonge dans l’actualité des violences en publiant ensuite un récit sur la confusion dans les pays africains – L’équation africaine. Contrairement au cycle sur les exclus, le deuxième ensemble dans l’œuvre de Mohammed Moulessehoul-Yasmina Khadra abandonne la forme du conte philosophique et se réfère à la réalité de l’Algérie coloniale. L’écriture khadraïenne se prépare ainsi à concilier la sensibilité de l’auteur avec le traitement de l’histoire, ancienne ou immédiate, qui le fera connaître après le déménagement en France. À partir de la fin des années 1980 se dessine une tension entre les premiers écrits khadraïens publiés en Algérie et les textes déjà sortis dans l’Hexagone. Elle sera mise en relief dans la suite de notre travail. 34 2. LA GESTE ALGÉRIENNE : LÉGENDES DU PEUPLE À côté du cycle du vagabondage, Mohammed Moulessehoul a publié dans les années 1980 une série de textes sur l’Algérie coloniale. Elle est composée de deux recueils de nouvelles, Houria et La fille du pont, et du roman Le privilège du phénix qui traitent de la conquête coloniale de l’Algérie et de la résistance des indigènes. C’est pourquoi l’identification temporelle et spatiale du monde présenté dans cet ensemble thématique et formel est limpide : il y est question de l’Algérie dont les repères les plus importants sont le début de l’occupation française en 1830 et l’éveil du nationalisme dans la première moitié du XX e siècle. Nous avons donc décidé de réserver à ce groupe de textes le nom de la geste algérienne. Il s’agit d’un cycle qui décrit la situation coloniale avec tous les éléments qui la soutiennent et les conséquences qui lui sont inévitables : violence des occupants, dispersion des tribus, enfances blessées, retour aux valeurs ancestrales, idéalisation du passé antécolonial et libération par les actes de brutalité. Violence : modernité et sacré La violence née suite à la confrontation de la modernité et des valeurs traditionnelles est un thème important dans la geste algérienne. L’intrusion du moderne dans la sphère du sacré entraîne forcément la violence qui se produit comme une réaction des couches sociales conservatrices aux tentations de leur imposer des principes étrangers. Le système colonial avec son idéologie paternaliste et sa mission « civilisatrice » est un lieu idéal pour le déchaînement de la brutalité provoquée par les abus de la modernité et l’influence malsaine du sacré. Dans la situation coloniale, les actes de violence sont dus également à l’affrontement entre la conscience d’un individu émancipé et la pression de la communauté qui refuse de joindre le cortège de la modernité. Parmi les sept nouvelles du recueil Houria, les trois décrivent les situations qui engendrent ce type de la violence : « Le marabout des supplices », « Le totem » et « La sorcière ». La première est l’histoire d’un couple dont le fils est atteint d’une maladie mentale. Les parents décident alors de visiter la tombe de Sid el-Bekkaï, saint local que la tradition connaît sous le nom de « marabout ». Le tombeau est gardé par l’interprète, vieillard qui accueille la famille et organise une séance de guérison. Avec les coups de gourdin, il essaie de 35 chasser Bouziane, mauvais esprit hantant le garçon malade, et ordonne aux parents d’acheter un elixir composé de salive de lion. Suite aux blessures, le garçon meurt quelques jours après la visite du sanctuaire. « Le totem » décrit le retour d’un jeune étudiant dans son village natal, Dar Khaddouj. Au début, Ahmed est séduit par l’accueil des siens et essaie de retrouver les lieux de son enfance. Pourtant, à cause des croyances magiques des villageois, il ne se sent plus à l’aise dans son foyer familial. Il décide de brûler le symbole de l’ignorance du peuple – le totem qui domine Dar Khaddouj, l’arbre saint vénéré dans le passé même par El-Mokrani, héros national et chef de révolte contre les colons en 1871. Selon Ahmed, le totem est responsable de l’immobilité des paysans qui ont cédé dans leurs responsabilités devant l’objet de culte païen. Le père de l’étudiant ne lui pardonne pas la profanation de l’arbre et tire sur son fils. Ahmed meurt au moment où le totem incendié s’écroule. « La sorcière » est un récit sur la femme de Bir es-Saket chassée de son village suite aux accusations d’avoir porté malheur. Déclarée « sorcière » par le conseil des vieux, elle est bannie par les habitants du douar. « Nous l’avons repoussée, mes frères. Allons à la mosquée prier pour que Dieu la retienne loin de nous pour toujours » (H, 83), annonce l’imam. Cependant, il y a un habitant, également narrateur, qui ne partage pas les superstitions de la communauté et n’accepte pas la société patriarcale : « Je fuyais mon père sempiternellement en rogne, qui se plaignait de tout, qui manquait de tout et qui se contentait de passer ses colères sur les reins de ma mère » (H, 83). Il déserte le douar et se rend à la forêt. Il y rencontre la vieille femme et constate qu’elle n’est pas une magicienne, mais une victime de superstitions. Le narrateur se lie d’amitié avec elle et revient souvent dans la forêt pour lui porter des habits et de la nourriture. Un jour, son père le suit pour tirer sur la vieille qui agonise en dépit du cri du garçon : « Ce n’était qu’une femme, qu’une femme… » (H, 94). Les croyances et pratiques quasi magiques décrites dans les trois nouvelles témoignent de l’existence d’un espace préislamique au Maghreb. L’implantation de l’islam à partir du VII e siècle a donné naissance au mysticisme populaire dont les aspects les plus importants sont le culte des marabouts et la foi en djinns. À l’origine, le nom de marabout s’appliquait à un homme pieux des confréries religieuses pour finir par désigner un saint vivant ou mort, sa tombe ou son successeur. D’où une multitude de saints locaux dont le culte s’est développé grâce à l’hérédité de la sainteté 46 . Ils doivent leur notoriété surtout aux femmes qui, faute de 46 C.-A. Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine. 1 : La conquête et les débuts de la colonisation (1827 – 1871), Paris, Presses Universitaires de France, 1964, p. 15. 36 possibilité de participer à la vie religieuse officielle (fréquentation des mosquées ou des écoles coraniques), s’occupaient des tombeaux des saints 47 . Ainsi est-ce Dahbia, mère du garçon dans « Le marabout des supplices », qui insiste sur la nécessité d’aller consulter Sid el-Bekkaï tandis que son mari reste réticent : « Un homme qui ressuscite le regard d’un aveugle aurait mieux fait de ressusciter son propre cadavre que ravagent la vermine et la pourriture » (H, 47). Le sanctuaire de Sid el-Bekkaï est dominé par la « kobba », espèce de chapelle construite sur la tombe : « La kobba, blanche et verte, se dresse au creux d’une cuvette. Il y a des femmes et des gosses dans la cour sablonneuse. Tous des pèlerins venus de partout quémander un miracle » (H, 47). La foule qui entoure le tombeau du saint souligne sa popularité et met en évidence le « caractère assez fruste » 48 qu’a pris la religion musulmane au Maghreb. D’où la foi en djinns musulmans que la magie islamisée croyait supérieurs aux djinns d’origine païenne 49 . L’arbre d’Allah dans « Le totem » symbolise cette adhésion massive aux croyances superstitieuses. La nouvelle est construite sur les jeux de regards entre Ahmed et ses parents. Un costume neuf et des lunettes de soleil, l’étudiant est admiré par tous les habitants de Dar Khaddouj. Il exagère sa manière de marcher et s’expose aux regards. Pourtant, quand il pénètre dans le douar, il aperçoit la misère : « un bourbier où l’on risque de s’enliser jusqu’aux genoux », « le salmigondis de taudis éteints et lépreux », « les ruelles étroites et obscures », « les hommes pataugeant dans la boue », « les bambins assis sur les perrons glacés » et « ces faces hermétiques habituées aux soupçons » (H, 100). Il voit enfin les murs qui portent les traces des mitrailleuses de la guerre de libération et qui n’ont pas été réparés comme si les habitants de Dar Khaddouj croyaient que l’effort était terminé avec « le départ de Gustave » (H, 101). C’est l’oncle d’Ahmed qui incarne le mieux cette résignation de la population. Ancien combattant, il passe son temps à siroter un thé dans l’ombre, tout en négligeant la misère qui l’entoure et l’ampleur du travail qui reste à faire. Il représente la société algérienne au lendemain de l’indépendance, mais avant les troubles qui allaient provoquer l’appauvrissement des populations rurales suite à la crise de l’agriculture 47 A. Kasznik, Abd el-Kader. 1808-1883, Wrocław, Ossolineum, 1977, p. 5-6. Le culte des marabouts était répandu en Algérie jusqu’au XX e siècle. D’où l’offensive idéologique des reformateurs de l’islam, les Ulémas, contre les marabouts et les croyances païennes dans les années 1930 ; voir E. Podhorska-Rekłajtis, Być narodem. Problemy kultury współczensej Algierii, Warszawa, PWN, 1971, p. 30. 48 X. Yacono, Histoire de l’Algérie de la fin de la Régence turque à l’insurrection de 1954, Versailles, Éditions de l’Atlanthrope, 1993, p. 17. 49 C. Hamès, « Problématiques de la magie-sorcellerie en islam et perspectives africaines », dans : Cahiers d’études africaines (« Territoires sorciers »), 189-190/2008, p. 94. 37 traditionnelle 50 . Ahmed observe ses parents avec dégoût croissant : « Il a envie de fermer les yeux. Il ne peut pas. Alors, il regarde. Et plus il regarde, plus le malaise s’accentue » (H, 100). La confrontation de la modernité avec la tradition engendre la violence. Elle est due à une tentative d’imposer les principes de la civilisation rationnelle et moderne à la société dont l’ignorance était maintenue par des années de la domination coloniale. Le père d’Ahmed explique le comportement de son fils par l’influence de l’école française : « C’est parce que tu as fréquenté leur école que tu renonces à ton Totem… » (H, 106). La mort d’Ahmed résulte de la dualité définitive due au séjour à l’école française, du conflit entre la tradition et la modernité. Elle confirme la thèse que tout transfert culturel dans le contexte colonial est dangereux et déchirant 51 . Il en est de même avec le progrès qui annule les rites unificateurs des habitants de Dar Khaddouj. Il est tojours diviseur 52 . La modernisation forcée se heurte à la population conservatrice qui ne sait y répondre que par la brutalité. Les trois nouvelles se terminent inéluctablement par la mort, aspect immanent de la situation coloniale qui provoque les tensions identitaires des colonisés et met en marche l’engrenage de la violence. La mort de la sorcière de Bir es-Saket est due aux fantasmes de la population. Dans le contexte colonial, la communauté des indigènes, faute de pouvoir s’opposer ouvertement aux occupants, tourne l’agressivité contre ses membres et retrouve la pérennité de son monde dans l’atmosphère de magie. Le mythe permet à la communauté de persister 53 . Il devient une seule réalité indubitable, dotée de la dimension collective. Sa fonction est de provoquer le comportement déclenché par l’instinct de protection ou de défense 54 . Comme le remarque Frantz Fanon : Nous saisissons là en pleine clarté, au niveau des collectivités, ces fameuses conduites d’évitement, comme si la plongée dans ce sang fraternel permettait de ne pas voir l’obstacle, de renvoyer à plus tard l’option pourtant inévitable, celle qui débouche sur la lutte armée contre le colonialisme 55 . La mort de la femme de Bir es-Saket permet au père du narrateur d’affirmer son statut du chef, de remplir le rôle qu’il n’a pas su jouer en face des colons. Le sacrifice de la sorcière 50 B. Stora, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. 1. 1962-1988, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2004, p. 9-10. 51 A. Memmi, Portrait du colonisé – Portrait du colonisateur, Paris, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2002, p. 123. 52 C. Bonn, La littérature algérienne de langue française et ses lectures. Imaginaire et discours d’idées, op. cit., p. 32. 53 K. Armstrong, Krótka historia mitu, trad. de I. Kania, Kraków, Zn